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VIE ASSOCIATIVE 8 avril 2026

Absence de gouvernement, effets durables : quand le secteur associatif vacille

Les plus de 600 jours d’absence de gouvernement bruxellois ont profondément affecté le tissu associatif de la Région. Blocages, licenciements, perte de subsides : en 2025, nombre d’ASBL ont vécu des heures sombres. Et malheureusement, l’horizon semble loin de s’éclaircir… Enquête.

Le silence durant la (trop) longue absence de gouvernement laisse des traces. Partout, on tire la sonnette d’alarme. En octobre 2025, à travers sa campagne « Liquidation sociale », la Fédération des services sociaux (FdSS) recensait déjà les pertes d’emploi liées à cette crise majeure. Quelques mois plus tard, malgré le gouvernement en place, l’incertitude demeure...

Après avoir recueilli, durant cette véritable traversée du désert politique, les appels à l’aide du secteur associatif, MonASBL.be donne aujourd’hui la parole à de nombreux gestionnaires de structures en détresse. Qu’il soit social, culturel, environnemental ou éducatif, le Non-Marchand traverse une période de grande complexité. Comment en sommes-nous arrivés là ? Quelles sont les pistes de solutions ? Est-il possible de rester optimistes dans le contexte actuel ? On tire le fil…

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Les plus précaires sur le carreau

La chute d’un acteur clé de l’accès aux soins

29 décembre 2025. Le Centre Athéna, pilier de l’accès aux soins dans la capitale, annonce sa fermeture. Une décision qui suscite l’indignation dans le secteur de la santé. « On nous avait dit en off qu’une tranche de subsides non structurels de 150 000 € serait assurée pour 2025 », explique le docteur Pierre-Louis Deudon, président de la Fédération des Associations de Médecins Généralistes de Bruxelles, ASBL membre de l’organe d’administration du centre. Les mois passent : rien. Silence du côté du cabinet en affaires courantes.

« Début décembre 2025, on nous a finalement répondu que nous n’aurions pas cette tranche de subside. Vu que cela représentait un cinquième du financement d’Athéna et que le centre fonctionnait à flux tendu au niveau de la trésorerie — ce qui était connu du politique —, en bons gestionnaires, nous avons dû déclarer la faillite. Une dizaine de personnes ont été licenciées. » Depuis la formation du gouvernement, des contacts ont été pris avec le cabinet d’Ahmed Laaouej (PS), ministre de l’Action sociale. « On attend. Athéna, c’était 6.000 bénéficiaires par an. On pense qu’il y a déjà un gros impact sur d’autres structures de soins comme l’hôpital Saint-Pierre, le hub humanitaire de Médecins du Monde ou la garde bruxelloise. Aussi, pour une partie de notre public, il y a désormais un risque accru de non-recours aux soins », constate le médecin.

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Tenir malgré tout, jusqu’à quand ?

Si le cas dramatique d’Athéna est l’un des plus éloquents, nombre d’associations qui viennent en aide aux populations les plus fragilisées voient leurs missions menacées.

Direction Saint-Gilles, à l’ASBL Dune. Au sein de ce dispositif de réduction des risques liés à l’usage de drogues en milieu précaire, on accueille depuis plus de 25 ans un public en situation de grande vulnérabilité. « On propose une approche globale de la santé en travaillant sur les différents déterminants de la santé », introduit Charlotte Bonbled, directrice opérationnelle.

Comme la plupart des ASBL, pour survivre Dune doit jongler avec les subsides. « On bénéficie de subventions structurelles et de subventions facultatives, annuelles ou pluriannuelles. L’ensemble des subventions facultatives a été raboté de 15 %. Nous avons eu deux départs volontaires que nous n’avons pas remplacés. Sans ces départs, nous étions à risque de nous séparer d’une partie du personnel faute de pouvoir garantir les salaires. »

En plus du soutien psycho-médico-social, l’association propose de l’insertion socioprofessionnelle. « On a lancé la boutique vélo Zélie, ouverte à toutes et tous. À l’arrière, on forme les usager·es aux métiers de mécanicien·nes vélo, un secteur en pénurie en Région bruxelloise. » Mais l’absence de gouvernement a mis — et continue de mettre — en danger la viabilité de cette initiative innovante. « Le plan financier qu’on avait créé se basait sur l’agrément que nous étions certain·es de recevoir. Aujourd’hui, nous n’avons toujours aucune visibilité quant à la réouverture de cette demande d’agrément. Depuis plus de 600 jours, on puise dans nos maigres ressources pour assurer le poste de responsable d’atelier. »

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La mobilité douce et la cohésion sociale mises à mal

Si la boutique Zélie est mise en péril, c’est loin d’être un cas isolé dans le monde de la mobilité douce. Mi-mars, l’ASBL CyCLO, qui gère six points vélo dans la capitale et emploie 40 personnes, alertait la presse sur sa situation financière. Dans l’attente des subventions 2026 de la Région bruxelloise, l’organisation a prévenu qu’elle serait bientôt à court de liquidités pour payer son personnel.

Du côté de Pro Velo, on parle d’une « épreuve collective ». Les financements ont été gelés ou retardés en 2025. Certains marchés n’ont plus été financés du tout. « Les raisons avancées par nos interlocuteurs, tant à l’administration qu’au cabinet, renvoyaient surtout aux limites du champ d’action d’un gouvernement en affaires courantes », confie Anne Le Roux, directrice adjointe. Au niveau de l’emploi, trois mesures ont été mises en place : le chômage économique, des licenciements et le non-remplacement des départs. « Concernant le futur, à ce stade, nous savons qu’il va y avoir des coupes sur les subventions facultatives, mais on ne sait pas quand ni comment. Nous sommes obligés d’anticiper. En Wallonie, on s’attendait à une réduction, mais elle a été beaucoup plus importante que prévu. »

Même constat du côté de l’ASBL Talented Youth Network à Molenbeek. Abdelhak Chenouili est le président de cette structure qui accompagne les jeunes de 12 à 25 ans, il explique : « Nous avions 5 ETP, 7 personnes travaillaient pour le projet. Nous étions en pleine croissance, mais nos demandes de subsides ont été bloquées. Nous avions notamment misé sur une reconnaissance de la COCOF en cohésion sociale, mais pendant longtemps, nous n’avons eu aucune nouvelle. Même chose pour l’agrément de service d’accrochage scolaire. À cette absence de visibilité financière s’est ajoutée la réduction des subsides de la FWB. Résultat : nous avons dû licencier tout le monde. » Il continue : « Aujourd’hui, nous avons reçu enfin l’agrément en cohésion sociale. Nous avons pu réengager deux personnes, mais il reste beaucoup d’incertitude quant à l’avenir… »

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Des fonctions démocratiques fragilisées

Au-delà de la situation des employé·es, la plupart des personnes dont nous avons recueilli la parole s’interrogent sur la place des fonctions démocratiques du monde associatif, aujourd’hui affaibli. Cette question taraude également Marie Lemeland, permanente à la CNE pour le secteur non-marchand. « Mon ressenti, c’est que la non-décision est aussi une manière de décider quelque chose. J’ai le sentiment qu’on laisse le secteur s’effilocher. Ces pertes d’emploi mettent par ailleurs les travailleur·euses dans des conditions intenables : ils et elles sont surchargé·es avec moins de moyens. Je suis très inquiète aussi pour le projet de société que cela sous-tend. Toutes ces associations sont autant de moyens de vivre ensemble et de trouver sa place dans la société. Imaginons maintenant que l’insertion socioprofessionnelle (ISP) soit géré par de gros cabinets privés mus par des principes de rentabilité : ce ne serait pas du tout la même chose ! » 

Les récentes annonces du gouvernement inquiètent d’ailleurs particulièrement les acteurs et actrices de l’ISP. La Fédération bruxelloise des organismes d’insertion socioprofessionnelle et d’économie sociale d’insertion dénonce la réduction significative de plusieurs enveloppes essentielles. Et ce « sans concertation avec les acteurs de terrain, condamnant les politiques d’emploi et de formation socioprofessionnelle locales »indique leur communiqué de presse.

Afin de prendre un peu de recul sur la crise en cours, nous avons discuté avec l’économiste Maxime Fontaine, chercheur en finances publiques à l’ULB. Pour tenter de saisir les clés du présent, il nous invite à replonger dans le passé. « L’État a une responsabilité pour rendre un certain nombre de services. Mais évidemment, cela coûte cher : il faut engager des fonctionnaires… À partir des années 80, quand le développement de l’Etat-providence est remis en question, l’État a fait le choix de subsidier des associations qui s’organisaient avec de faibles montants mais avec un engagement sociétal important. Plus l’État a délégué, plus les budgets du Non-Marchand ont augmenté… »

Des économies aujourd’hui, un coût social demain

Il poursuit : « Ceux qui perçoivent les dépenses du secteur comme un surcoût ont une méconnaissance de la question. Le secteur ne fait que se battre pour sa survie et rend des services à un coût nettement inférieur à ce qu’il devrait être. »

Mais alors, pourquoi le mettre tant à mal ? « En l’absence de gouvernement, on ne peut pas prendre de grosses décisions, mais réduire les subsides, ça, ce n’est pas compliqué. Je pense vraiment que la crise à Bruxelles n’a pas été un prétexte pour couper dans le Non-Marchand spécifiquement, mais qu’il s’agit d’une solution de facilité, quelles qu’en soient les conséquences sociales. Par contre, en Région wallonne et en Communauté française, il y a une volonté plus affirmée de faire des économies dans le secteur. »

Quant à l’avenir, l’économiste ne se montre pas très optimiste. « Si on regarde le tableau budgétaire du gouvernement bruxellois, de sérieuses économies sont prévues pour le Non-Marchand : 25 millions par an, et ça se cumule. Le secteur va devoir réduire la voilure, alors même qu’il devrait être renforcé, car la précarité augmente de façon préoccupante. Laisser fermer un lieu comme Athéna va coûter, à terme, beaucoup plus cher à la sécurité sociale que son maintien. » À suivre…

Une enquête de Jehanne Bergé