FINANCEMENT 12 mars 2018

La philanthropie a-t-elle encore un avenir ?

Nicola Crosta, vice-président d’Epic Foundation, met le doigt sur les difficultés rencontrées par ce marché : une philanthropie peu structurée, un secteur associatif qui peine à se professionnaliser et des donateurs parfois insouciants. Retour sur un discours inattendu d’une personnalité résolument engagée.

L’Epic Foundation, fondée en 2014 par Alexandre Mars, contrôle et finance aujourd’hui 38 organisations de confiance dans le monde par un monitoring rigoureux. De par son expérience sur le terrain et une collecte de données précieuse via 3.500 organismes questionnés, l’Epic Foundation témoigne, à juste titre, de l’état de la philanthropie dans le monde en 2018 via sa nouvelle étude « Outlook 2018 ».

Les organisations à but non lucratif favorisent l’innovation sociale

Ce constat s’accompagne de nombreux exemples d’organisations dans le monde qui œuvrent et innovent dans de multiples domaines, tel que l’éducation. Aujourd’hui, face aux défis planétaires, la philanthropie a un rôle très distinct à jouer au sein de la société. Les organisations amènent l’innovation là où les Etats n’ont pas les capacités d’aller.

Ainsi une association américaine impacte plus de 50.000 enfants par semaine dans le cadre de l’éducation aux nouvelles technologies. En Belgique, Epic a souligné le travail remarquable de Duo for a Job, association notamment financée par la fondation.

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Un marché qui rencontre des faiblesses structurelles

Malgré ce cadre propice et ces projets à l’impact considérable, le marché du non lucratif souffre aujourd’hui de profondes défaillances structurelles. A titre d’exemple, sur l’ensemble des organismes questionnés par Epic, 58% d’entre eux n’ont jamais complété d’évaluation externe. 41% n’ont pas de moyens pour contrôler leur impact. Plus étonnant encore, 31% des organisations ne sont pas capables d’expliquer leurs objectifs ou leurs missions. Néanmoins, plus d’1/3 d’entre elles déclarent être unique en leur genre.

Une asymétrie d’information

Les mots de Nicola Crosta sont lourds: « Pourquoi la philanthropie est un marché si mal structuré ? ». D’après lui, le marché souffre aujourd’hui d’une asymétrie d’information entre l’offre (les donateurs) et la demande (les organisations). Si la grande majorité des donateurs souhaiteraient donner plus, il devient pourtant difficile pour eux de choisir une organisation de confiance et d’avoir accès à de l’information. Cette défaillance du marché entraîne immanquablement une prudence. Par conséquent, beaucoup d’organisations manquent aujourd’hui de moyens financiers pour bien se structurer. La déconnexion entre donateurs et organisations s’explique en partie par une relation unidirectionnelle : le donateur finance, souvent par un don unique, et l’ONG reçoit l’argent. Cette relation donateur/organisation doit changer pour plus de transparence et de visibilité de part et d’autre.

Vers une « impact philanthropy »

« Si cette industrie n’a pas d’impact, elle n’a pas de raison d’être », a enchainé Nicola Crosta. C’est d’ailleurs une des devises de l’association qui finance uniquement les organismes d’éducation et de jeunesse qui mesurent leur impact social.

Il n’est pas utopique aujourd’hui mais nécessaire de s’engager vers un nouveau modèle de philanthropie. L’impact social doit revenir au cœur des discussions et des objectifs. Quel est le réel impact social de ces organisations ? Telle est la question que donateurs et organisations doivent se poser. Cela passe aussi par une responsabilité des donateurs, selon Nicola Crosta. L’engagement doit cesser d’être superficiel et sur du court terme pour évoluer vers plus de pragmatisme et de réflexion.

Les intermédiaires professionnels ont ici un rôle crucial à endosser, afin de collecter, analyser et valider l’information. La philanthropie est un marché comme un autre qui ne peut se passer d’intermédiaires professionnels.

Une opportunité historique

Nicola Crosta, résolument optimiste, reste persuadé qu’en 2018 la philanthropie a plus que jamais une opportunité nécessaire et historique à saisir. Cette opportunité passera d’abord par la nécessité de professionnaliser ce marché par des intermédiaires et des outils de mesure rigoureux. Le digital jouera bien sûr un rôle clef vers ce nouveau modèle philanthropique, plus connecté à son temps et à l’ensemble de ses acteurs.