VIE ASSOCIATIVE 17 mars 2020

Mon petit lieu est si fragile et pourtant lui, il n'est pas malade, enfin.. Pas encore...

Face aux recommandations du gouvernement, les lieux culturels ferment, sans date de garantie pour leur réouverture. Samuel Bernard, directeur de L'Os à Moelle, s'inquiète de l'après de son cabaret.

Ce soir-là le rideau se ferme au-devant de la scène, mais étrangement, pas d'applaudissements, pas de cris, pas de verres qui se croisent, pas de ruée vers le bar... Ce soir-là, le rideau se ferme et puis.. C'est tout... Un dernier coup de balai, j’éteins les frigos, je descends le plomb de l'éclairage scénique, j'enfile mon manteau et je remonte les marches de ma salle avec une peur au ventre. Une peur que je ne comprends pas encore.

Dehors le monde semble pourtant normal, les lumières de la rue offrent les mêmes ombres au sol, les voitures tardives roulent toujours, certains arbres ont déjà leurs premiers pétales de printemps, la dalle piégée qui me mouille la cheville est encore une fois gorgée d'eau, encore une fois elle ne m'échappe pas... Et puis un peu plus loin, il y a des gens...Les infos sont tombées, telle une larme au milieu d'un spectacle. Spectacle qui s'est aujourd'hui terminé. L'arrêt de la vie pour sauvegarder la vie...

Que peut-on faire ? Que doit-on dire ? Doit-on être fâché ? Comment vais-je faire ? Mon petit lieu est si fragile et pourtant lui, il n'est pas malade, enfin.. Pas encore... Que vont devenir tous ces artistes qui réchauffent ma salle ? Combien de temps ? Combien de temps ? Combien de questions vont-elles encore résonner dans ma tête ?

Et oui, il y a tant de questions derrière tout ça... Mais si la réponse c'est nous, chacun de nos gestes, de nos pas, de nos solidarités, de notre confinement bien entendu. Mais alors on peut s'en sortir puisque c'est nous ?

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Ce matin-là, je cherche mes réponses, je cherche le bon chemin. Mais mes chemins, je les dessine dans ma tête, je ne les trouve pas, je les dessine... Heureusement souvent, à côté de ma tête le monde existe, alors ils existent... Mais ce matin-là, le monde cherche ses chemins, alors les miens se perdent, alors je comprends de quoi j'ai peur...

Tant de pas posés... Il y a tant de pas posés et personne ne crie au feu, mais mon cabaret s'est vidé. Sur le bar s'écorche le souvenir pourtant si proche de l’insouciance de la chance de vivre ensemble. Ce n'est qu'un temps bien entendu, ce n'est qu'un mauvais vent. Mais les mauvais vents parfois soufflent trop fort... Et si tout ça se perd, que restera-t-il ?

Ma petite salle, elle est née en 1960, cette année elle devait souffler ses 60 bougies, mais la saison n'est pas bonne pour souffler, alors on met tout ça de côté et on regarde devant, on regarde derrière, en fait on regarde partout. Oui on a encore le droit de regarder sans blesser, alors on lui donne les plus grands yeux pour toucher les plus grandes idées.

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Dehors tout se chamboule, tout se bouscule, mais beaucoup d'espoir semble vivre, tout le monde veut aider et tout le monde semble pouvoir être aidé. Mais nous, nous les petits lieux, loin des commerces, loin du système, nous on est les marginaux, on ne ressemble pas aux autres. Ni bar ni grande salle de spectacle, nous sommes ces petites scènes qui offrent toute la liberté. Celle de s'exprimer, de crier, de rire, de rêver et encore de rêver. De nos caves, de nos coins de salons, de nos fonds de garage, de nos vieilles bâtisses nous battons l'essence du cœur de la culture à main levée, parfois épuisée, pour que tout le reste puisse exister. Mais ce soir, derrière un rideau figé, on a simplement peur d'être les oubliés...

Bien sûr tout le monde a besoin de son bout de pain, de son bout de vie, alors vraiment, il m'en vient à me demander qui sommes-nous ? Dans tout ça, parmi tous ces gens, nous si discrets dans ce si grand monde, doit-on se cacher, laisser passer la tempête et revivre de nos cendres si on peut y arriver ? Ou doit-on également crier... Ben oui, il m'en vient à me le demander, parce que c'est peut-être là qu'on a toujours été invincibles, à l'écart, loin des vents qui emportent tout dans le même filet, là où nous restons libres... Quitte à se perdre... Là où on tend la main depuis toujours vers le plus bel espoir qui nous fait vivre, notre public, et puis le reste du monde. Nous, tous petits... et le reste du monde.

Samuel Bernard pour l'Os à Moelle

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