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RESSOURCES HUMAINES 1 septembre 2026

Ligue des familles : « Un bénévole, ce n’est pas de la main-d’œuvre gratuite ! »

2026 a été proclamée Année internationale des Volontaires par l’ONU. À cette occasion, MonASBL.be, en collaboration avec la Plateforme francophone du Volontariat, part à la rencontre d’ASBL pour questionner la place du bénévolat, ses évolutions et ses défis. Première à se prêter au jeu : la Ligue des familles, qui compte quelque 600 bénévoles. Sa directrice générale, Madeleine Guyot, nous partage son expérience et ses bonnes pratiques.

Le bénévolat change. Les profils évoluent, le temps disponible se réduit et les façons de s’engager ne sont plus les mêmes qu’il y a 10, 20 ou 50 ans. Dans le même temps, les ASBL doivent composer avec des moyens de plus en plus serrés. Une équation qui pose une question essentielle : comment continuer à faire vivre le volontariat sans en faire une main-d’œuvre de substitution ?

Pour dépasser les constats et voir comment les associations s’adaptent concrètement, MonASBL.be est allé à leur rencontre. Premier arrêt : la Ligue des familles. Avec quelque 600 bénévoles aux côtés de 65 travailleurs, l’association a de quoi partager son expérience. Comment garder le lien avec un réseau aussi large ? Comment s’adapter aux nouvelles manières de s’engager ? Combien de temps et de moyens faut-il y consacrer ? Et surtout, quelles pratiques fonctionnent vraiment ? Madeleine Guyot, sa directrice générale, nous répond.

Pour aller plus loin : « Le bénévolat doit rester un moteur d'inclusion, de créativité et de lutte… pas de la main d'œuvre gratuite ! »

« Certains projets ne pourraient tout simplement plus continuer »

MonASBL.be : 600 bénévoles font aujourd’hui vivre la Ligue des familles. Concrètement, que font-ils au sein de l’association ?

Madeleine Guyot : Nos bénévoles sont actifs dans plusieurs pôles. L’un des plus anciens, toujours très actif aujourd’hui, est celui des relais locaux. Partout en Fédération Wallonie-Bruxelles, des bénévoles organisent des activités au nom de la Ligue des familles : bourses aux vêtements, bébés-rencontres, activités en piscine…

Nous avons ensuite un autre projet très important : le Prix Bernard Versele, notre prix de littérature jeunesse. Environ 300 bénévoles s’y investissent tout au long de l’année. Ils participent aux comités de sélection, lisent les nouveautés en littérature jeunesse et sélectionnent les ouvrages qui seront ensuite proposés dans les écoles. Grâce à leur engagement, près de 40.000 enfants peuvent découvrir ces livres et voter pour leurs préférés.

Plus récemment, nous avons lancé CABANE, un projet d’accompagnement solidaire destiné aux familles monoparentales. Le principe est de mettre en relation un bénévole adulte avec un enfant afin qu’ils puissent partager des activités en dehors du domicile familial.

Notons encore, ces bénévoles qui s’investissent également dans nos cours de français langue étrangère.

MonASBL.be : On comprend qu’ils sont présents un peu partout. Si demain ces 600 bénévoles n’étaient plus là, que se passerait-il concrètement pour la Ligue des familles ?

Madeleine Guyot : Si demain tous nos bénévoles nous quittaient, nous serions contraints de cesser certaines activités. Ce serait notamment le cas du Prix Bernard Versele, car nous n’avons tout simplement pas les ressources humaines suffisantes pour remplacer cette véritable toile d’araignée que les bénévoles ont construite au fil des années. Ils ont créé autour de ce projet une communauté très forte, avec des liens qui vont parfois au-delà de ceux que peuvent créer les travailleurs d’une structure.

Nous devrions également arrêter les activités de nos relais locaux, avec pour conséquence une présence et une visibilité moindres sur le territoire de la Fédération Wallonie-Bruxelles. Certains de nos projets ne pourraient donc tout simplement plus continuer sans nos bénévoles.

MonASBL.be : Quand on dépend autant de l’engagement bénévole, quel est aujourd’hui le plus grand défi : parvenir à recruter de nouveaux bénévoles ou réussir à les fidéliser ?

Madeleine Guyot : J’ai envie de dire : ni l’un ni l’autre. Le principal défi pour la Ligue des familles, c’est surtout de mieux comprendre le profil de nos bénévoles, car celui-ci a beaucoup évolué au fil des années. Aujourd’hui, ils ne s’investissent plus nécessairement de la même manière qu’auparavant et nous devons davantage co-construire avec eux. Quelles sont leurs envies ? Quelles sont leurs disponibilités ? Peut-on imaginer des projets qui ne nécessitent pas un engagement continu, mais permettent de s’investir plus ponctuellement ? Notre grand défi est donc de mieux connaître nos bénévoles et de nous adapter à leur réalité.

Je pense que cette évolution est aussi liée à l’histoire de la Ligue des familles. L’association s’est construite sur un très important réseau de bénévoles. Il y a 60 ou 100 ans, les questions familiales et l’éducation des enfants reposaient principalement sur les mères. Beaucoup de femmes au foyer pouvaient alors consacrer une partie de leur temps à un engagement bénévole – avec, à l’époque, l’autorisation du mari.

Aujourd’hui, la réalité est évidemment très différente. Les personnes susceptibles de s’investir autour des questions familiales sont souvent elles-mêmes des parents et, dans la majorité des familles, les deux parents travaillent. Le temps qu’ils peuvent consacrer au bénévolat est donc beaucoup plus limité qu’auparavant. Il faut donc s’adapter à l’évolution de la société, qui a forcément un impact sur la disponibilité des bénévoles.

Lire aussi : Ces techniques secrètes pour recruter des bénévoles et les fidéliser au sein de votre ASBL

« Ce n’est pas de l’esclavagisme : il faut donc aussi pouvoir investir »

MonASBL.be : On entend pourtant encore souvent qu’un bénévole « ne coûte rien » à une association. C’est un mythe ?

Madeleine Guyot : Je pense que c’est très réducteur. Si l’on veut réellement intégrer les bénévoles en tenant compte de leurs disponibilités et de leur investissement et permettre aux travailleurs de l’association de bien articuler leur travail avec celui des volontaires, cela demande du temps. Du temps pour co-construire, pour réaliser les projets, mais aussi pour former. Ce n’est pas parce qu’on est bénévole qu’on ne peut pas être formé.

Selon les projets, il faut également consacrer du temps à maintenir le lien entre les bénévoles et l’association. Et c’est tout à fait normal. Le bénévolat n’est pas de la main-d’œuvre gratuite. Ce n’est pas de l’esclavagisme : il faut donc aussi pouvoir investir.

À la Ligue des familles, nous essayons de mettre en place des initiatives qui permettent de les valoriser, mais aussi de renforcer la communauté qu’ils forment. Car il ne s’agit pas simplement de bénévoles isolés à gauche et à droite : ils créent une véritable communauté. On le voit notamment dans certains de nos relais locaux, où il existe une vraie effervescence autour du fait de s’investir ensemble, localement, au nom de la Ligue des familles.

MonASBL.be : Dans un contexte où de nombreuses ASBL voient leurs moyens diminuer, la tentation peut être grande de se tourner davantage vers les bénévoles. Avez-vous fixé une frontière entre les missions qui peuvent leur être confiées et celles qui doivent rester entre les mains des travailleurs salariés ?

Madeleine Guyot : Je ne peux pas dire que nous ayons mené cette réflexion en interne de cette manière. En revanche, dans le cadre de notre stratégie volontariat, nous cherchons surtout à être le plus au clair possible sur ce que nous attendons des bénévoles.

Nous voulons notamment mieux présenter les différents parcours possibles pour un bénévole au sein de la Ligue des familles et déconstruire certaines idées reçues. Certaines personnes pensent, par exemple, qu’il faut absolument créer un relais local pour s’engager chez nous, alors que ce n’est pas du tout le cas.

En revanche, je ne me suis jamais dit que nos relais locaux pouvaient fonctionner seuls. Il faut des travailleurs pour assurer le lien entre les bénévoles et la Ligue des familles.

Il y a également une question de responsabilité : dès lors que des bénévoles agissent au nom de la Ligue des familles, nous devons nous assurer qu’ils connaissent bien nos missions et nos positionnements. C’est un enjeu très important pour nous. Or, malheureusement, nous n’avons pas énormément de personnel à consacrer à cette stratégie volontariat.

MonASBL.be : Avec le recul, y a-t-il une erreur que vous ne referiez plus dans la manière de gérer la relation avec vos bénévoles ?

Madeleine Guyot : Dans l’histoire de la Ligue des familles, la relation avec les bénévoles n’a pas toujours été simple. À une certaine époque, il y a sans doute eu une erreur. Je ne sais pas si la décision qui avait été prise était mauvaise en soi, mais je pense qu’il y a eu un problème de communication.

Dans une structure comme la Ligue des familles, qui compte tout de même 65 travailleurs, le risque est que la direction – en l’occurrence, moi – soit davantage concentrée sur son personnel que sur son réseau de bénévoles.

Il faut donc mettre en place des choses pour maintenir ce lien. Je ne dis pas que nous le faisons parfaitement, mais nous sommes conscients que les bénévoles nous aident à mener nos missions et que nous devons leur consacrer du temps. Au quotidien, ce sont souvent les travailleurs de terrain qui assurent le lien avec eux. Mais je pense qu’il est important que la direction générale aille aussi, de temps en temps, à leur rencontre.

Lire aussi : Coordinateur de bénévoles : un poste aux multiples défis

Accompagner les bénévoles : ce qui fonctionne à la Ligue des familles

MonASBL.be : Et si vous deviez partager quelques bonnes pratiques avec d’autres ASBL pour mieux accompagner leurs bénévoles, lesquelles choisiriez-vous ?

Madeleine Guyot : Je peux mettre en avant plusieurs bonnes pratiques. La première, c’est notre Journée des volontaires, que nous organisons tous les 18 mois. C’est une journée qui leur est entièrement dédiée. Ils peuvent y présenter certains des projets qu’ils mènent au nom de la Ligue des familles, mais aussi participer à des ateliers et à des séances d’information pour mieux connaître l’association et suivre l’évolution de ses activités.

C’est également un moment festif, qui permet aux travailleurs de la Ligue des familles et aux bénévoles de se rencontrer, d’échanger de manière plus informelle et de mieux se connaître. Pour revenir à ce que je disais précédemment : oui, cette Journée des volontaires a un coût, mais c’est normal. Cet investissement permet justement de créer et d’entretenir un lien très fort entre la Ligue des familles et sa communauté de bénévoles.

MonASBL.be : Notons aussi votre prix de littérature jeunesse.

Madeleine Guyot : Nous avons mis en place des conseils de participation et de co-construction avec les bénévoles. Nous nous sommes rendu compte que, lorsqu’une activité fonctionne bien depuis longtemps, on peut finir par ne plus vraiment questionner son fonctionnement. Or, les bénévoles sont les véritables experts de cette activité. Nous avons donc souhaité rouvrir le dialogue autour du fonctionnement du prix, écouter leur point de vue et co-construire avec eux de nouvelles modalités pour le projet.

Enfin, notre initiative la plus récente est la Ligue en Action, un bulletin de liaison intégré tous les quatre mois dans notre magazine Le Ligueur des parents. L’objectif est de créer un lien avec les volontaires, mais aussi de mettre en valeur leur engagement, notamment à travers le portrait de l’un d’entre eux dans chaque numéro.

Comme Le Ligueur est envoyé à tous les membres de la Ligue des familles, ce bulletin permet également de valoriser le travail des bénévoles auprès de notre public de parents. Mais il permet aussi aux volontaires de mieux connaître ce que font les autres. L’idée est qu’en se connaissant davantage, ils puissent se reconnaître comme faisant partie d’une même communauté et, pourquoi pas, faire émerger de nouvelles initiatives ensemble.

MonASBL.be : Finalement, l’enjeu est autant de valoriser les bénévoles que de créer des liens entre eux et avec les salariés, tout en reconnaissant leur expertise.

Madeleine Guyot : Tout à fait. Il s’agit aussi de valoriser les bénévoles entre eux. Dans un grand réseau comme le nôtre, il existe en réalité plusieurs petites communautés de volontaires qui ne connaissent pas toujours les activités menées par les autres.

C’est notamment le cas de nos relais locaux, qui ont pourtant beaucoup à apprendre les uns des autres. Nous organisons donc régulièrement des rencontres entre les différents relais d’une même région afin de favoriser cette connaissance mutuelle et le partage d’expériences.

« Le volontariat reste encore trop souvent invisibilisé »

MonASBL.be : Si vous pouviez faire évoluer une chose en Belgique pour mieux reconnaître et valoriser le volontariat, quelle serait-elle ?

Madeleine Guyot : Je pense qu’il faudrait davantage valoriser le volontariat au niveau institutionnel. Des acteurs comme la Plateforme francophone du Volontariat font déjà ce travail. Nous avons aussi un cadre légal, avec des règles et des contraintes à respecter, notamment en matière de défraiement. Mais je pense qu’il faudrait aller plus loin dans la reconnaissance du volontariat à l’échelle du pays et y consacrer davantage de moyens.

Nous nous faisions d’ailleurs cette réflexion avec un collègue : il est possible de bénéficier d’une réduction fiscale pour certains dons, mais comment valoriser l’investissement bénévole lui-même ? Peut-être pourrait-on imaginer une forme de reconnaissance, éventuellement fiscale. En tout cas, je pense qu’il y a encore quelque chose à faire pour rendre davantage visible cet engagement, qui reste aujourd’hui trop souvent invisibilisé.

Propos recueillis par Emilie Vleminckx