Eqla, ASBL inspirante  : comment faire parrainer votre association par des célébrités ?

Pour son centième anniversaire, Eqla (ex-Œuvre Nationale des Aveugles, ONA) a fait appel à 12 auteurs et autrices belges auxquels 12 célébrités ont accepté de prêter leur voix. Cette campagne de sensibilisation baptisée Donneurs de voix s’est construite avec des personnalités telles que Bouli Lanners, Yolande Moreau, François Damiens ou encore Virginie Hocq. En Belgique francophone, 90 % des livres édités chaque année demeurent inaccessibles aux personnes déficientes visuelles, les enregistrements audios constituent des fenêtres sur la culture et la littérature pour toutes celles et ceux qui lisent autrement. Rafal Naczyk, le porte-parole d’Eqla, nous conte l’histoire de cette aventure humaine qui tire sa puissance de la force du récit et de l’énergie de la voix.

Les conseils d'Eqla pour faire parrainer votre association par des célébrités !

MonASBL.be : Eqla est une véritable référence dans l’aide et l’accompagnement des personnes aveugles et malvoyantes, ce qui lui vaut aujourd’hui son titre d’ASBL inspirante décerné par MonASBL.be. En quoi peut-elle représenter un modèle pour d’autres associations ?  

Rafal Naczyk : J’ai l’habitude de dire qu’Eqla, c’est une vieille dame qui a l’énergie d’une start-up. L’association a été fondée en 1922, à l’issue de la première guerre mondiale. Nous avons la chance de fêter notre centième anniversaire. Les différents services qui composent l’association ont été créés au fur et à mesure des besoins des personnes déficientes visuelles et de l’évolution de la société. C’est aujourd’hui une ASBL bien ancrée dans le 21e siècle.  

Les services d’Eqla sont réunis en 6 pôles d’activités dont le pôle culturel et loisirs qui fait vraiment vivre l’essentiel de l’ASBL et regroupe énormément de bénéficiaires. Nos différents pôles assurent, ensemble, la continuité de notre mission : favoriser l’inclusion des personnes déficientes visuelles dans la société en construisant avec elles des solutions d’autonomie et d’épanouissement. 

MonASBL.be : Vous accompagnez près de 2.000 personnes aveugles et malvoyantes...

Rafal Naczyk : Cela englobe aussi leur environnement social, professionnel et familial. Nous aidons, par exemple, les employeurs dans la mise en place de toute une série d’accommodements raisonnables.     

Comparativement à d’autres structures actives dans le même secteur, et sans vouloir nous lancer des fleurs, nous parvenons au sein d’Eqla à sans cesse innover. Il y a une vingtaine d’années, nous avons lancé des ateliers d’initiation aux nouvelles technologies. Aujourd’hui, l’accessibilité numérique est devenue l’un des principaux chevaux de bataille de l’ASBL. En 2020, Eqla a créé les premières formations professionnelles « BlindCode », de codage et de développement web à destination du public déficient visuel. Nous avons démarré à Bruxelles avec le soutien de Bruxelles Formation et du Fonds Social Européen. A l’issue du premier cursus, nous avons réussi à former une douzaine de personnes aveugles et malvoyantes parmi lesquelles huit ont directement décroché un emploi, et pas des moindres, puisque nous retrouvons aujourd’hui d’anciens étudiants Eqla à des postes clés dans des structures comme la Commission européenne.  

L’idée des formations BlindCode, c’est de faire des personnes aveugles et malvoyantes des experts à part entière en accessibilité numérique. Ces formations ont tellement bien marché que l’année suivante, nous avons lancé une seconde salve de formations à Louvain-la-Neuve en partenariat avec le Forem. Cette année, nous avons étendu le champ à Mons en incluant aussi des personnes porteuses d’autres types de handicap.  

Autre projet innovant : nous venons tout juste de lancer Accessia, la première agence Web belge spécialisée dans l’accessibilité numérique. Cette agence web aura comme consultants uniquement des personnes porteuses de handicap et pas seulement des personnes déficientes visuelles. Parmi mes nouveaux collègues, il y aura par exemple une personne atteinte du spectre autistique et une personne PMR.  

MonASBL.be : Au-delà de votre volet numérique qui a une place prépondérante dans vos activités, vous êtes surtout reconnus pour votre pôle dédié à l’accompagnement scolaire.

Rafal Naczyk : Nous accompagnons une centaine d’enfants en Fédération Wallonie-Bruxelles, dès le plus jeune âge : dès les maternelles, voire parfois dès la crèche, jusqu’à leurs études supérieures et ce, dans chaque étape de leur vie. Nous avons vraiment adapté nos techniques à l’évolution de la société. Les accompagnateurs et accompagnatrices sensibilisent le corps professoral et le reste de la classe. Ce sont aussi des piliers qui font le lien entre l’école, l’élève et les parents.  

Ces dernières années, nous avons également innové dans le volet formation. Nous avons un pôle formation et volontariat qui est extrêmement dynamique. Nous proposons des formations et des animations autour de la déficience visuelle, afin de sensibiliser le grand public et les professionnels aux réalités du handicap visuel. Nous avons une douzaine de formations clés en main. Aux côtés des formations très générales, nous organisons également des formations très spécifiques pour les professionnels des secteurs des soins de santé, pour les infirmiers et infirmières, pour les accompagnants en maison de retraite. Mais aussi pour les professionnels du secteur de la culture, du tourisme, etc.  

Parmi nos futurs gros chantiers, nous souhaitons développer le volet lobbying. Nous le faisons déjà en sensibilisant les parlementaires et les stakeholders mais nous pouvons aller beaucoup plus loin. C’est au programme de 2023.    

"Nous voulions choisir des personnalités qui ont un lien avec la déficience visuelle ou la question du handicap ou qui ont fait preuve d’un engagement social"    

MonASBL.be : Parmi les services qui participent à la réputation d’Eqla, on retrouve également le Pôle transcription et adaptation. C’est au départ de ces transcriptions et enregistrements audio que l’association a imaginé le projet des « Donneurs de voix ». Comment est née l’idée de faire appel à des célébrités pour parrainer votre association ? Et comment s’y prendre pour attirer des personnalités comme François Damiens ou Yolande Moreau ?   

Rafal Naczyk : Je ne peux pas vous dévoiler toutes nos recettes (rires) mais je vais essayer d’être le plus complet et le plus transparent possible. Dès le départ, la volonté que nous avions pour célébrer notre centenaire, c’était de communiquer et de construire un programme qui s’articule autour des sens et de la perception. Perdre la vue, c’est un drame, il ne faut pas se leurrer. C’est tout un processus. Mais perdre la vue ne signifie pas que la vie s’arrête. Nous voulions montrer que même en étant privé intégralement ou partiellement de la vue, les personnes restent valides parce qu’elles ont encore d’autres sens, celui du toucher qui est hyper important, celui de l’odorat, du goût et de la parole.  

C’est donc sur cette base que nous avons voulu développer différents projets. La campagne des « Donneurs de voix » a été construite au départ d’une activité quotidienne de notre association. Nous avons un centre de transcription et d’adaptation qui, tous les jours adapte en braille, en grands caractères, des cours pour les élèves que nous accompagnons mais aussi des livres qui paraissent en Fédération Wallonie-Bruxelles. Nous avons une bibliothèque spécialisée avec plusieurs milliers de livres adaptés à celles et ceux qui lisent autrement. 

 Au fil des 5 dernières années, nous avons constaté une réelle demande, un vrai boom pour les formats audios. Contrairement aux idées reçues, toutes les personnes aveugles ne lisent pas le braille. Cela s’explique notamment parce que les maladies liées à la déficience visuelle apparaissent très tard dans la vie des personnes ou à la suite d’un accident. Dans ces cas de figure, les personnes n’ont pas le temps d’apprendre le braille. Elles n’ont pas un toucher suffisamment sensible pour pouvoir lire le braille. La seule fenêtre sur la culture et sur la littérature, ce sont donc les formats audios. Nous avons la chance d’avoir une équipe d’une trentaine de bénévoles qui, tous les jours, viennent enregistrer des livres, des romans, des biographies, des essais dans nos deux studios professionnels. Nous avons un calendrier d’enregistrements qui est rempli jusqu’à l’année prochaine. Pour vous donner une idée du travail que cela représente pour nos bénévoles, un roman de 120 pages nécessite une vingtaine d’heures d’enregistrement. Nous les corrigeons, les nettoyons, les adaptons au format audio. Notre bibliothèque a environ 8.600 livres accessibles en format audio uniquement.  

MonASBL.be : Lancer « donneursdevoix.be » vous a permis d’expérimenter une autre forme de sensibilisation qui passe par le récit.

Rafal Naczyk : Depuis des millénaires, les histoires, les contes, les récits ont d’abord été transmis oralement avant d’être écrits. La voix est porteuse d’émotions. C’est pourquoi, en proposant à l’écoute une nouvelle inédite chaque mois de l’année de notre centenaire, nous voulons non seulement sensibiliser à la déficience visuelle, mais aussi valoriser les sens qui nous lient : le toucher, l’ouïe, le goût, l’odorat. Nous voulions redonner du pouvoir à la voix, à la voix nue sans aucun effet d’esbroufe, sans arrière fond musical, sans effets spéciaux. Ce qui compte c’est l’énergie, le pouvoir de la voix.  

Nous avons décidé de faire appel à 12 auteurs et autrices francophones belges pour garder un ancrage local et montrer l’énergie de la scène littéraire belge. Nous avons la chance d’avoir pu réunir un très chouette casting littéraire avec des plumes extrêmement réputées comme Caroline Lamarche qui a remporté le Goncourt de la nouvelle, Xavier Deutsch qui a plus de 25 romans à son actif, Adeline Dieudonné et beaucoup d’autres encore comme Victoire de Changy, Sophie d’Aubreby et Eric Piette.   

Le challenge que nous avons lancé aux auteurs et aux autrices, c’est d’écrire une nouvelle autour des sens et de la perception. Nous leur avons laissé carte blanche. La seule contrainte était d’exprimer d’autres sens et sensations que la vue à travers leurs textes.  

Dans un second temps, l’idée était de faire appel à des personnalités, des artistes, des comédiens, des chanteurs pour mettre en voix ces nouvelles audios originales. Pour Eqla, tout le défi était de trouver une belle concordance entre le texte et l’artiste qui le mettrait en voix. Nous avions plusieurs prérequis : nous voulions tout d’abord avoir une voix qui corresponde à la sensibilité du texte. Nous voulions aussi choisir des personnalités qui ont un lien avec la déficience visuelle ou la question du handicap ou qui ont fait preuve d’un engagement social. Bref, des artistes qui sont en phase avec les valeurs d’Eqla. Nous avons réalisé tout un travail de recherche. Très rapidement des noms comme Bouli Lanners, François Damiens ou Yolande Moreau ont été évoqués car ils se sont déjà engagés sur des questions qui nous sont chères.  

Nous avons la chance d’avoir pu réunir la crème de la crème de la scène théâtrale belge : Fabrizio Rongione, Bénédicte Philippon, Virginie Hocq et beaucoup d’autres ont accepté de participer à cette aventure. C’est important pour une association en termes de notoriété mais c’est encore plus important en termes de sensibilisation. On ne sensibilise pas avec des statistiques, mais avec des mots. La force du récit permet de transmettre une certaine réalité mais de manière beaucoup plus humaine et de manière plus émotionnelle. Et c’est précisément ce que tous ces artistes parviennent à faire à travers cette campagne.  

"Cela demande un vrai travail de casting mais cela requiert surtout beaucoup, beaucoup de patience et de détermination"

MonASBL.be : Combien de temps a-t-il fallu entre le moment où vous avez imaginé la campagne et le moment où vous avez pu réaliser les premiers enregistrements ?  

Rafal Naczyk : C’est un travail de longue haleine. Vers le mois de mars 2021, nous avons entamé notre réflexion et durant l’été j’ai commencé à activer les réseaux.  

La vie des artistes est très très chargée. Ce sont des gens comme vous et moi qui n’aspirent qu’à vivre normalement mais qui, lorsqu’ils sont en tournage, sont partis durant plusieurs mois et ont très peu de plages disponibles même pour leur sphère privée.  

Il faut donc pouvoir jouer à l’équilibriste. Je pense que j’ai dû courir pendant six mois après Virginie Efira qui a dû décliner, faute de disponibilités. Yolande Moreau nous a directement dit qu’elle ne serait disponible qu’à la fin de l’été. Pareil pour Bouli Lanners : il y a eu deux ouvertures possibles qui se sont vite refermées car il a dû assumer des dates de tournage additionnelles pour ses films et ses séries.  

Mon ASBL : Il faut donc pouvoir jouer avec les plannings… 

Rafal Naczyk :  Exactement. Et ne surtout pas se décourager. Nous avons cru à plusieurs reprises que les engagements et promesses qui avaient été pris n’allaient sans doute pas mener à grand-chose, faute de temps. Cela demande un vrai travail de casting mais cela requiert surtout beaucoup, beaucoup de patience et de détermination.   

Mon ASBL : C’est la première fois que votre ASBL s’associait avec des célébrités pour monter un projet ? 

Rafal Naczyk : L’association a déjà pu bénéficier, par le passé, du soutien ponctuel de certaines célébrités comme Jean-Luc Fonck qui fait d’ailleurs partie des Donneurs de voix, ou du chanteur Marka mais ce n’était pas dans le cadre d’une campagne de sensibilisation. C’est la première fois que nous réalisons un projet avec un panel de célébrités.  

Mon ASBL : Il doit falloir un sacré carnet d’adresses pour réunir un tel panel d’artistes ? 

Rafal Naczyk : La bibliothèque d’Eqla a la chance d’avoir un réseau auprès des éditeurs et des auteurs. Certains des auteurs qui font partie du projet avaient déjà eu des collaborations par le passé avec Eqla, ce qui nous a énormément aidés. En parallèle, nous avons effectivement dû activer notre réseau.  

Propos recueillis par Lina Fiandaca

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