Une levée de fonds de 100 millions € ? L’association SINGA relève le défi

L’association française qui intervient auprès des personnes réfugiées veut donner un coup d’accélérateur à son activité notamment par la création d’un fonds d’investissement. Guillaume Capelle, l’un des fondateurs de SINGA, revient avec MonASBL.be sur la stratégie mise en place. Interview.

Créée 2012 en France, et implantée en Belgique depuis 2016, l’association SINGA promeut l'inclusion économique pour les personnes réfugiées et les accompagne notamment dans leur projet d’entreprenariat, de l’idéation à l’accélération.

En octobre dernier, l’association française a annoncé qu’elle allait lever 100 millions d’euros en vue de créer un nouveau fonds d’investissement. Il n’en fallait pas plus pour piquer notre curiosité.

En effet, avec les nouveaux enjeux économiques, sanitaires, climatiques, et les besoins croissants des populations, les nouveaux modes de financement sont plus que jamais un défi pour les associations. A tel point que l’UNIPSO, le Centre d’Economie Sociale de l’Université de Liège, Crédal et la FEBEA (Fédération européenne des finances et banques éthiques et alternatives) ont récemment collaboré sur le projet européen d’« Alliance pour un investissement inclusif dans le secteur à profit social ».

Ainsi, MonASBL.be a eu l’occasion d’échanger avec Guillaume Capelle, l’un des fondateurs de l’association française SINGA, afin qu’il partage son expérience.

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"L’objectif est de créer de nouvelles formes de financements"

MonASBL.be : SINGA a annoncé une levée de fonds de 100 millions d’euros. Pourriez-vous nous expliquer ce choix stratégique et dans quel contexte il a été mis en place ?

Guillaume Capelle : En 10 ans, on a dépensé 10 millions d’euros dans une dizaine de pays. Aujourd’hui, on est fier de ce qu’on a réalisé. Parmi les entrepreneurs réfugiés, certains ont vraiment changé la donne. Ils ont créé des emplois et ont changé l’image qu’on se fait de la migration et des migrants grâce à leur propre activité.

Toutefois, on se rend compte que ce n’est pas assez. Le débat public devient odieux dans de nombreux pays d’Europe, avec l’accumulation des crises, les gens ont peur et cherchent des boucs émissaires et les réfugiés sont des cibles faciles. On pense donc qu’il faut aller plus loin et pour ça nous avons trois pistes : continuer ce qu’on fait mais à plus grandes échelles ; proposer du conseil à des grandes organisations publiques ou privées qui doivent évoluer ; et créer un véhicule de financement pour les entrepreneurs réfugiés qui ont beaucoup moins accès à l’investissement que les natifs. Parce que le nerf de la guerre, c’est l’argent.

Pour cela, on doit lever des fonds importants. On a envie de travailler avec de grands acteurs publics comme le Fonds Européen d’Investissement et de grands acteurs privés comme Generali ou BNP Paribas, avec qui on travaille déjà.

Ce qu’on veut c’est que l’énorme quantité d’argent qui est disponible aujourd’hui ne serve pas seulement à avoir une rentabilité financière mais avoir un impact social. On cherche à détourner un peu cette logique de croissance financière vers une croissance de lien social, de bien être, de sentiment d’appartenance et de sécurité dans notre société. Nous sommes en train de créer de nouveaux indicateurs et une nouvelle comptabilité dans le cadre de ce projet afin qu’on commence à compter ce qui compte.

Pour le moment on a affiché le chiffre de 100 millions d’euros parce qu’il faut se fixer des objectifs mais je ne sais pas s’il faut rester attacher à cela. L’objectif c’est surtout de créer de nouvelles formes de financements car elles manquent cruellement et parce que c’est par la valorisation monétaire qu’on arrivera à faire évoluer les mentalités.

"En France, on considère qu’il y a ceux qui font de l’argent et ceux qui aident les autres"

MonASBL.be : Pourquoi avoir opter pour un fonds d’investissement ?

Guillaume Capelle : Cela fait 10 ans qu’on court tout le temps. Comme beaucoup d’ASBL. On passe notre vie à régénérer la société, à réparer ce que d’autres ont détruit et on est tout le temps dans l’urgence. C’est épuisant. Nos bénéficiaires ne peuvent pas nous payer, ou en tous cas pas tout de suite, donc il faut toujours passer par un tiers.

Avec un fonds d’investissement, l’idée c’est de se donner du temps car on peut investir chez des gens qui ne peuvent pas forcément nous payer. J’espère qu’on va pouvoir investir dans un écosystème qui au bout de 10 ans sera arrivé à maturité, qui pourra rendre encore plus à SINGA et donc qui permettra d’investir encore plus fort... C’est un pari sur l’avenir.

MonASBL.be : En France comment est perçue une telle stratégie ?

Guillaume Capelle : En France, on a des biais cognitifs. On considère qu’il y a ceux qui font de l’argent et ceux qui aident les autres.

J’ai l’impression que depuis 10 ans on fait ce grand écart entre les deux. On dit qu’on est une entreprise sociale parce qu’on veut que notre travail soit valorisé. Nous ne comprenons pas qu’on vive dans un monde où celles et ceux qui détruisent la planète, l’humanité sont mieux payés que des gens qui consacrent leur vie à réparer.

A mon avis c’est essentiel que des boites comme la nôtre fassent des fonds d’investissement. C’est essentiel aussi qu’on réfléchisse à notre rémunération même s’il faut être vigilant de ne pas créer des écarts car quand on compare les salaires moyens d’un fonds d’investissement et ceux d’une association on s’aperçoit que ça va être compliqué de faire fonctionner tout cela ensemble.

C’est un bon challenge même s’il y a beaucoup de critiques.

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"Les souscripteurs potentiels ? Des « family office » et des investisseurs institutionnels"

MonASBL.be : Quelles autres critiques avez-vous entendues ?

Guillaume Capelle : On entend souvent qu’il ne faut pas faire d’argent quand on travaille avec des gens en situation de fragilité. Là aussi, je n’adhère pas du tout. Dans nos équipes, il y a des gens de partout, des personnes migrantes, des réfugiés, donc on est ensemble là-dedans. Si les entrepreneurs chez qui j’investis créent de l’emploi, gagnent de l’argent, tout comme mes équipes composées de personnes réfugiées et moi, je trouve ça plutôt vertueux.

Toutefois, j’entends la critique parce que je pense qu’il faut rentrer dans la technique et dans le détail, il faut comprendre qui sont les personnes dans les équipes SINGA et où va l’argent. Ce n’est pas SINGA qui va avoir 100 millions d’euros, ce sont des millions qui appartiennent à des souscripteurs extérieurs et en plus on va les mettre dans les projets d’entrepreneurs qui aujourd’hui sont exclus de l’investissement. Et puis si au passage tu as une équipe qui est payée, ça parait plus normal.

La deuxième chose c’est plutôt l’argument de dire qu’il faut aider les Français ou les Belges d’abord et pas les gens qui viennent de l’extérieur. L’innovation vient de la rencontre, du voyage et quand on finance ces projets sur le territoire on crée des emplois sur le territoire, on a une économie qui grandit ... grâce à ces personnes.

MonASBL.be : Concernant la mise en place du fonds, où en êtes-vous aujourd’hui ?

Guillaume Capelle : On est encore à l’étape de prospection. Je prends les avis de mes équipes, des entrepreneurs qu’on a accompagnés. Et je travaille avec des souscripteurs potentiels : aussi bien des « family office » que des investisseurs institutionnels. Nous en avons déjà rencontré une cinquantaine ces trois derniers mois.

"On s’est donné un an pour constituer un premier fonds pour investir"

MonASBL.be : A travers vos activités, vous étiez déjà habitués à devoir aller chercher des entrepreneurs.

Guillaume Capelle : Oui, ce n’est pas complétement hors cadre car ça fait des années qu’on accompagne des entrepreneurs donc on comprend la logique des investisseurs. On sait comment ils fonctionnent.

Toutefois, je travaille avec des investisseurs qui m’aident à développer ce projet à comprendre ce qui est faisable ou pas. Ce sont plutôt des investisseurs à impact qui sont en Allemagne, en France et aux Etats-Unis.  

MonASBL.be : Ce sont des consultants ?

Guillaume Capelle : En réalité ce sont même des bénévoles. C’est assez fou le nombre de gens qui sont venus vers nous pour travailler sur ce projet après qu’on a communiqué sur la levée de fonds. Il y a plein d’investisseurs qui travaillent dans des gros fonds d’investissement qui veulent nous filer des coups de main. J’ai l’impression que ça montre un changement dans notre société.

MonASBL : Du côté des investisseurs, les réactions sont donc plutôt positives ?

Guillaume Capelle : On a été reçu par tous les investisseurs de la place parisienne et même en région. En particulier par des « anchor investors », les investisseurs ancres.

Pour le moment on reçoit beaucoup d’intérêt pour le projet. Tout le monde est aligné sur le pourquoi : ce qu’on fait à tellement de sens que tout le monde veut y aller. Ils sont très alignés sur la légitimité de SINGA car on a des preuves de notre impact. Maintenant le vrai sujet c’est : comment ? En effet, on est très riche en impact, s’il y avait possibilité de valoriser l’impact on serait milliardaire, en revanche sur la partie financière et les retours sur investissements, il y a quelque chose qui va falloir trouver. On n’est pas totalement alignés.

On s’est donné un an pour constituer un premier fonds pour investir.

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"Les fonds d’investissements de demain ce sont ceux comme celui de SINGA"

MonASBL.be : Ce seront des investisseurs privés ou publics ?

Guillaume Capelle : On devrait être sur un format 50/50. J’aimerais avoir un ancrage territorial, des souscripteurs qui connaissent le territoire. On va travailler dans l’espace francophone et germanophone.

MonASBL.be : Quelle relation auront l’association et le fonds d’investissement ?

Guillaume Capelle : C’est une grande question pour nous. Ce sera forcément une société à part entière car la règlementation ne permet pas que ça se fasse dans le cadre d’une association.  Après on est en train d’évaluer ce qui est le plus pertinent pour SINGA : une structure totalement indépendante avec laquelle on serait partenaire ou une structure dans laquelle SINGA est associée, donc actionnaire, et dans laquelle elle a un véto ? On est en train d’évaluer les options. Ce qui est sûr c’est que si ça dessert SINGA, il faudra que ce soit indépendant. 

MonASBL.be : Qu’entendez-vous pas desservir SINGA ?

Guillaume Capelle : Le problème c’est que la complexité est rarement comprise et cela pourrait avoir un impact très négatif sur le modèle économique de SINGA qui se base actuellement sur la philanthropie et le mécénat. Si les gens croient que parce qu’il y a un fonds d’investissement SINGA est riche, on ne va plus pouvoir lever des fonds et on ne pourra plus avoir d’impact social.

En tous cas je pense que ce qu’on fait c’est l’avenir. J’ai participé à la convention des entreprises pour le climat et il y a eu une session sur les nouvelles comptabilités, les comptabilités à impact : comment mesurer son impact carbone – et le décroitre - et mesurer son impact social – et le faire croitre ? On voit que des banques, des ministères, de fonds d’investissements sont déjà en train de comptabiliser cela et qu’il va y avoir un shift. Les entreprises qui veulent juste de la rentabilité financière ne vont pas pouvoir tenir parce qu’on a le mur climatique qui est là. Les seules entreprises dont on aura besoin seront celles qui sont régénératrices d’écosystèmes et elles auront besoin de prouver la valeur qu’elles apportent.

Je pense que les fonds d’investissements de demain ce sont ceux comme celui de SINGA.

Propos recueillis par Caroline Bordecq